|
Le premier récit complet que j'ai écrit, c'était en 2004.
A l'origine était l'arbre des neuf mondes, dont les racines plongeaient dans le néant. Au plus près de ses ténèbres se lovait Niflheim, l'enfer de brume et de mélancolie, vaste et éternel champ stérile. Presque incrustée au cœur de l'arbre, Midgard, la terre des hommes, était dotée d'une civilisation qui avait par ses croyances engendré la contrée des Dieux, l'Asgard. Demeure de l'infini, Asgard était le palais des divinités fabuleuses et des créatures légendaires, que le dieu Odin gouvernait depuis sa victoire dans la guerre pour les mondes. Régies par des lois antiques et complexes, les neuf sphères avaient traversé le temps, entre guerres et paix, mais le déclin se profilait. Une peur sans nom se propagea en Asgard, enfantant une guerre effroyable sur Midgard. La fin était proche, pour les Dieux et les hommes… T En Midgard, il existait une contrée isolée du reste du monde, où régnaient les Géants : un royaume que l'ombre et l'éternelle pluie engloutissaient depuis des millénaires. La chaîne de montagnes qui les séparait touchait presque les cieux, illuminés d'aurore boréales. Au bas de ces monts se trouvait un village retranché du monde, créé cent ans plus tôt par des utopistes qui avaient fui la guerre. Cette région sauvage leur avait permis de bâtir une cité à leur image, où toute violence serait bannie, sous la neige étincelante et les montagnes protectrices. Et si la vie y était souvent dure, c'était celle qu'ils avaient choisie… Une famille vivait dans ce havre depuis moins d'une dizaine d'années, peu par rapport aux autochtones, mais assez pour être connus et respectés de tous. Trois générations vivaient sous le même toit, aïeuls, parents et deux petits-enfants, une fille et un garçon. Grenat allait bientôt sortir de l'adolescence, et intriguait une bonne part du village par son attitude marginale : elle allait et disparaissait pendant de longues heures, explorant les vallées aux alentours, pourtant réputées dangereuses. Plutôt introvertie, son caractère insoumis et querelleur lui avait vite attiré les foudres des autres jeunes du village, qui la considéraient comme bâtarde d'une mauvaise divinité. Encore enfant, son frère Malak était quant à lui plus jovial et ouvert, recherchant constamment le contact avec autrui, ce qui ne l'empêchait pas de partager une grande complicité avec sa sœur. Toutefois, il souffrait d'une étrange maladie : il ne pouvait s'exposer au jour sans craindre la mort, ce à quoi le village avait dû s'adapter, avec plus ou moins de bonne volonté... Mais lorsque l'éternelle nuit s'installait, il pouvait enfin vivre et oublier les dards solaires au-dessus de sa tête, de même que ses parents. T Malak et son chien couraient dans une neige semblable à la poussière des étoiles, sous le ciel enténèbré, savourant tous deux cette courte mais intense félicité, comme emportés loin du monde par leur joie de vivre. Tout d'un coup, le chien s'arrêta derrière une vieille maison recouverte d'un manteau blanc qui scintillait presque. Malak le rejoignit, contrarié. ─ Qu'est-ce que tu as ? Je t'ai déjà dit que tu étais trop vi… entama-t il avant de s'interrompre. Il avait reconnu la voix étrangement claire de sa sœur, non loin de là. Prudemment, il s'avança, et vit Grenat discuter avec le jeune Sigvard. Fils aîné d'une famille noble destituée durant la guerre, Sigvard était déjà un solide homme, bien qu'il eut le même âge que Grenat. Au départ méfiante, elle avait vite trouvé en lui un ami en qui elle pouvait placer sa confiance, ce qui suffisait à Malak pour lui accorder la sienne. Il savait qu'il n'était pas censé les écouter, mais la tentation fut la plus forte. Malak s'accroupit, et les observa. ─ Et où irions-nous ? Nous ne connaissons rien du monde, nous n'avons jamais voyagé, c'est de la folie ! Lança Grenat d'une voix agacée. Le cœur de Malak commença à battre plus vite. Grenat nourrissait depuis plsuieurs années déjà le projet de partir du village, mais il ne pensait pas qu'elle aurait le courage de le faire. ─ Nous n'aurons qu'à suivre Jeroen, il est le seul marchand à sortir de la vallée, il connaît les routes. En restant à bonne distance, nous attendrons facilement la civilisation, répondit-il avec entrain. Et puis, je ne te reconnais plus, toi qui me dis si souvent que tu voulais partir d'ici, que notre village t'étouffait avec ses stupides règles de non-violence ! Alors, je te le demande, Grenat, veux-tu partir avec moi ? Nombre d'émotions contraires passèrent sur le visage de la jeune fille, pendant que la neige commençait à tomber, déposant des perles sur ses cheveux d'ébène. Sigvard attendait, avec nonchalance, mais la réponse ne fut pas celle qu'il avait anticipée. ─ Je ne veux pas. Le visage de Sigvard perdit de son assurance. ─ Quoi ? Qu'est-ce que tu as dit, Grenat ? ─ Je… J'ai dit que je ne voulais pas ! Je ne veux pas quitter le village ! Je ne peux pas ! Malak étouffa un soupir de soulagement. ─ C'est ton frère, n'est-ce pas ? Dit-il d'un ton suspicieux. ─ Laisse-le en dehors de ça, là n'est pas la question. Sigvard s'emporta. ─ Si, justement ! Il est condamné, il n'aurait même pas dû naître ! Je t'offre la liberté, la vraie vie, que faut-il de plus ? N'en as-tu pas assez d'être esclave de…Ce monstre ? Il te fait gâcher ta vie ! Pourquoi... Ses mots me font-ils si mal ? J'ai pourtant appris à les ignorer. Est-ce... ? Non ! Ce n'est pas la vérité, ce n'est pas la vérité ! La main de Grenat s'abattit sur le visage de Sigvard. ─ Voilà pourquoi je préfère rester ici, auprès de ce monstre. C'est mon frère et je l'aime, si tu n'es pas capable de le comprendre, va-t-en ! Il lui lança un regard où se mêlaient consternation et étonnement. ─ C'est vraiment ce que tu veux ? Rester sa larbine et vivre uniquement pour lui ? Qu'y gagneras-tu ? ─ Tais-toi ! ─ Il est déjà mort ! Et toi tu n'existes que pour lui ! Le visage de Grenat s'était empli d'une fureur que Malak ne lui avait jamais vue. ─ Sigvard, je te… Déteste… ─ Tu crois vraiment que… ─ Oui… J'aurais préféré que ce soit toi qui sois déjà mort … A sa place ! Sigvard ne répondit rien. Malak l'entendit tourner les talons puis s'éloigner. Sa sœur se laissa tomber à terre. Elle jurait. Malak se releva silencieusement et marcha vers le temple des Dieux. Une fois à l'intérieur, il se laissa tomber sur le sol, et soupira. Par sa faute, Grenat venait de perdre son seul ami. Encore à cause de moi... Il savait que la cruauté et le rejet des autres enfants qu'elle avait jadis subi l'avaient détruite, qu'il y avait très peu de chances qu'elle s'en remette un jour. Mais Sigvard lui avait redonné confiance, et montré que ça valait la peine de croire en l'être humain. Et maintenant ?
|